Un article de King of Sea sur Animation Magazine !

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King of Sea - Kwoon
King of Sea - Kwoon
Je suis heureux de partager mon clip pour Kwoon, produit par Eddy et fabriqué à Brunch. Le voyage fut intense mais il en valait la peine. Merci à tous les talents et les personnes qui ont contribué à la fabrication de ce navire.
Nous avons obtenu ce look stop-motion en travaillant avec des casques de réalité virtuelle et le logiciel Quill pour dessiner les personnages et les décors et les animer ensuite comme des marionnettes. J'ai importé ensuite les animations dans Blender pour les texturer et les éclairer.

Credits :
Ecrit et réalisé par Stéphane Berla
Musique de KWOON

Eddy :
Producer - Camille Principiano
Executive Producers : Jean François Bourrel / Nicolas de Rosanbo / Céline Vanlint

Brunch :
Head of studio of Brunch - Jean-Charles Kerninon
Head of production - Fabien Cellier
Line producer - Emilie Revert
Production manager - Brice Smith
Background design- Raphaelle Stolz
Storyboard - Léa Rey Mauzaize
Design & character modeler - Stéphane Berla
Decor modeling - Léa Peirano
Animation - Lana Choukroune &Phuong Nguyen
Layout & Animation - Stéphane Berla
Animation intern - Kévin Hamimi
CG Supervisor - Guillaume Maillard
Pipeline & Developer - Radouane Lahmidi
Lighting, Render & Compositing - Stéphane Berla
Music and lyrics by Sandy Lavallart
feat.Babet (Dionysos)
Additional music saw - Stéphan Bertholiot (Dionysos)

With the support of the CNC

Lyrics :

Listen…
Listen to the sea
Singing for memories
Of thousands of lives, thousands of lives
OOh mother, your waves roll into my soul
One day…
One day you called me
I will dive in the dark
To see your smile, to see your smile
OOh Mother, my ship is in your hands
Reaching…reaching the red light
As a maze in my mind
Will I be alive, will I be alive
OOh Darkness, please throw me on the shore

Note d’intention

Comment tout à commencé :

J’ai découvert Kwoon au centre Georges Pompidou en 2008 lors d’un festival de clips. J’ai vu le clip “I lived on the moon” et j’ai ressenti un coup de foudre. Je suis immédiatement allé voir Sandy pour lui dire combien j’adorais tout autant le clip que sa musique. Je présentais de mon côté “Tais-toi mon coeur” que j’avais réalisé pour Dionysos, et il était évident que nous partagions les mêmes goûts pour les univers poétiques teintés de noirceur et de mélancolie.

Nous sommes devenus amis, nous avons collaboré l’un et l’autre sur nos projet respectifs. J’ai notamment réalisé “Megalo Meloman” pour lui. Nous en sommes très fier, mais c’était plus une expérimentation folle qu’un véritable clip    comme nous rêvions de le faire. L’occasion de faire un film d’animation musical ne s’était pas encore présentée, jusqu’à il y a exactement un an.

J’avais profité du premier confinement pour mettre en pratique mes dernières expérimentations graphiques sous la forme d’un court métrage d’animation. Quand je l’ai montré à Sandy et que je lui ai expliqué comment j’avais procédé, nous nous sommes immédiatement dits que nous tenions l’approche et l’outil idéal pour réaliser notre clip. Il nous fallait cependant la bonne chanson.

Sandy avait déjà démarré son projet consistant à jouer ses musiques en direct dans des endroits totalement isolés, comme les volcans de Lanzarote ou au sommet de l’aiguille du Triolet à 3900m d’altitude. Son nouvel objectif s’annonçait encore plus fou : se faire déposer en bateau sur le phare maudit de Tévennec. Un jour, il m’a envoyé une maquette de la chanson qu’il envisageait de jouer sur place. La composition était magnifique, et l’histoire de ce marin qui voulait s’échouer au pied de ce phare mythique pour ne pas se faire avaler par la mer me hantait. Je n’arrêtais pas de l’écouter et j’ai compris que je devais en faire un clip.

Ce projet me tient tout particulièrement à coeur pour tant de raisons... Déjà, j’ai écouté cette chanson des centaines de fois, et je me laisse sans cesse submerger par son émotion, sa puissance et son aura toute autant poétique que cinématographique. C’est également le récit de ce pêcheur que j’ai envie de raconter. Les paroles de Sandy et Mathias m’ont inspiré une histoire que j’imagine comme une légende bretonne que les marins se raconteraient les soirs de tempêtes. Pour autant, ce film est très ambitieux, et il ne sert à rien de fantasmer si l’on n’a pas de raisons de croire un peu en ses rêves. Ce que je trouve justement très excitant dans ce projet, c’est l’approche visuelle que je vais vous proposer qui rend tout ceci non seulement possible, mais aussi très novateur.

Intentions générales

J’ai imaginé King of Sea comme un conte poétique teinté de macabre qui me ramène à mon adolescence quand je dévorais les histoires fantastiques de Maupassant, Edgan Alan Poe ou Lovecraft. Je souhaite évoquer cette sensation de glissement vers la folie qu’expérimentaient leurs personnages mais avec une approche plus délicate et émouvante notamment grâce à la distanciation graphique qu’apporte l’animation.

L’idée était de créer notre propre mythe en s’inspirant des légendes celtiques et des nombreux récits qui ont hanté le phare de Tévennec. J’avais notamment envie de remonter aux origines du mythe de la sirène pour me le rapproprier en imaginant une divinité protéiforme recouverte de plumes qui hanterait les eaux du Tévennec en attirant les marins depuis la nuit des temps.

Mais au delà du conte, il était important pour moi de raconter une histoire de filiation tout en m’interrogeant sur la notion de destin. Quoi que nous fassions, nous resterons liés par les tripes et le coeur à nos parents. Même si nous fuyons nos origines, nous nous positionnerons toujours d’une manière ou une autre par rapport à eux. Cela est particulièrement vrai pour les marins, qui héritent souvent du métier intransigeant de leurs pères et de leur fascination ardente pour la mer.

Je mettrais en scène ce clip dans le même esprit que sa narration grâce à un parti pris graphique organique comme de la peinture en volume qui me permettra de traduire visuellement les hallucinations du personnage tout en construisant un univers que je souhaite aussi riche que vivant.

Un lieu maudit :

Le phare de Tévennec figure indéniablement au palmarès des monuments les plus hantés du monde et sa renommée dépasse celle de nos frontières. Son feu rouge surplombe un rocher noir émergeant à la pointe occidentale de la Bretagne, dans un passage dangereux à cause de violents courants au nord du raz de Sein.

La rumeur souffle que l’endroit est maudit depuis la nuit des temps, hanté par le corps de naufragés et les fantômes des gardiens qui s'y succédèrent. Henri Guézennec, le premier gardien du phare, sombra dans la folie au bout de 4 ans. Il entendait des voix qui lui ordonnaient en breton : «Kers cuit, kers cuit... Ama ma ma flag », (Va-t'en, va-t'en, ici, c'est ma place). Alain Menou, le second gardien du Tévennec, qui n'a cure de telles fables, résiste de 1878 à 1885 puis devient fou à son tour. Alerté, le curé de Plogoff bénit le rocher, intimant au diable de s'en aller. Le gardien auxiliaire Milliner y meurt sans que l'on puisse lui porter secours... Alexis Kerbiriou, du Conquet, rend l'âme dans les bras de son compagnon qui le veille deux jours et deux nuits jusqu'à la relève. Un autre gardien tombe sur son couteau et se sectionne l'artère fémorale…

Face à tant d’événements tragiques, l’administration décide alors d’installer un feu automatique. Plus aucun gardien n’a depuis connu le supplice de résider dans ce phare considéré comme «maudit». Pour autant, les phénomènes mystérieux n’ont pas cessé : des grondements lugubres sont régulièrement signalés par ceux qui s’y aventurent. Certains attribuent ces hurlements aux nombreuses âmes qui hantent le site, quand d’autres parlent d’une faille sous-marine résonnant sous les assauts de la houle.

L’histoire

Intro 0 -36''

Une nuée d’oiseaux noirs survole un paysage écorché où perce une petite maison blanche. Un enfant empile des coquillages sur une bûche dans l’espoir de former une petite tour. Derrière lui une femme détache le linge qui claque tel un étendard sous la puissance du vent. Un drap s’envole et flotte au dessus des herbes hautes avec la grâce d’une méduse. La femme lui court après et se fige quand elle voit la silhouette qui se profile à l’horizon.

L’enfant relève la tête, son visage s’illumine. Il court de toutes ses forces et se jette dans les bras du marin. Malgré sa carrure, l’homme doit faire un pas en arrière pour accuser le choc du petit corps lancé à pleine vitesse. L’enfant fait disparaître ses doigts dans la grande barbe et tire dessus dans un grand éclat de rire. L’homme sourit et regarde sa femme en posant son sac. Elle lui répond d’un sourire discret.

Un chemin s’enroule entre les pins maritimes poussant à flan de falaise et les bruyères violacées piquetées d’ajoncs dorés. L’enfant court devant avec son seau et son épuisette. Ses parents le suivent prudemment. Pipe au bec et casquette vissée sur la tête, l’homme tient le bras de sa femme. Du haut d'une branche, une Océanite Tempête ébroue ses plumes anthracites. De son regard sombre irisé de rouge, elle observe la famille.

Couplet 1 36'' - 1.06''

Ils arrivent dans une crique escarpée. Les roches encore humides de la marée descendante renvoient des reflets de rouille au contact des premiers rayons du soleil. L’enfant saute parmi les rochers et s’étale en glissant sur les algues brunes. Son père le ramasse et lui frotte le genou ensanglanté.

Une main attrape une coquille torsadée qui s’était réfugiée dans le creux d’une petite flaque. L’homme dépose sa trouvaille sur le lichen et sème dans le vent les cendres ardentes de sa pipe avant d’en démonter la tête et la déposer près de la coquille. Son fils le regarde d’un air renfrogné tout en se tenant le genou. Plus loin, sa mère s’est installée avec un livre à la main sur un petit promontoire face à la mer. Des petites pattes sortent de la coquille et tâtonnent autour d’elle. L’enfant oublie vite sa blessure, son père le retient par l’épaule quand le Bernard l’Hermite sort de sa carapace et se précipite pour rejoindre la tête de pipe. Toute la famille rit en voyant la créature tenter une échappée avec sa nouvelle demeure trop lourde pour elle.

Soudain, une masse sombre plonge devant eux et s’envole avec sa proie. L’homme n’a pas le temps d’intervenir. Le regard inquiet, il regarde l’oiseau gris disparaître au large.

La pluie bat son plein, le marin coupe du bois sous le porche. Dans la cuisine, l’enfant aide sa mère à éplucher des légumes. Il entend un bruit, l’Océanite aux yeux grenats est revenue. Elle dévisage l’enfant en donnant des coups de becs sur la vitre. La mère se lève d’un bond et sort pour chasser le volatile avec un balais. L’oiseau virevolte en piaillant autour d’elle. Le marin se précipite dans la maison et en ressort avec une carabine. Il tire plusieurs fois en direction de l’oiseau, qui disparaît dans la pluie.

Couplet 2 1'06 - 1'40

Alors que l’horizon se teinte des premières couleurs de l’aube, une ombre cavale le long du littoral. L’enfant arrive dans le port au moment où son père désamarre la chaloupe. Des papillons de nuit virevoltent autour de la lanterne accrochée au mas. Le visage du marin se ferme, il saute à quais mais il n’a pas le temps de gronder son fils. L’enfant s’est agrippé à sa jambe et le sert de toutes ses forces. L’homme s’agenouille face à lui, pose sa casquette trop grande sur la petite tête. L’enfant relève les yeux, le bateau s’éloigne déjà.

Le soleil est haut dans le ciel, les dernières chaloupes rejoignent le minuscule port du village tandis que les pêcheurs déchargent leurs cargaisons, surveillés de près par une nuée de mouettes affamées. Parmi cette agitation la femme et l’enfant guettent l’horizon, parfaitement immobiles. L’enfant a toujours la casquette sur la tête. Sa mère lui prend la main, et la serre. Très fort.

L’enfant est un peu plus grand, il bêche le modeste potager derrière la maison. Il relève la tête et voit la silhouette de sa mère se détacher le long du littoral, le regard perdu au large. Elle ne bouge pas, seule sa robe semble s’animer avant de s’envoler et s’évanouir dans le vent.

La caméra revient sur l’enfant, mais c’est le visage d’un homme désormais. Son regard bleu quartz s’est durci ainsi que les courbes de son visage encadrées par une longue tignasse et une barbe qui dansent sous les bourasques du Gwalarn. L’homme se tourne et pose les mains sur le ventre rond de sa femme. Elle le regarde, inquiète. Il répond d’un hochement de tête rassurant, et lui effleure la joue du bout des doigts.

Pont + Theremin '1'40'' - 2'14''

La coque fend les lames au même rythme que les battements de la musique. A l’arrière de la chaloupe, le marin tient la barre d’une main et l’écoute de la grande voile de l’autre. Les rayons d’un soleil aussi blanc que rasant percent les nuages et s’éclatent sur les flots argentés. Une Océanite grise vole quelques instants aux côtés du bateau. L’homme la suit du coin de l’oeil avant qu’elle ne plonge dans l’océan, sans réapparaître.

La coque du bateau est de plus en plus agitée. Le marin remonte son filet et le vide sur le pont : au milieu des algues et de menues prises, un gros poisson recouvert de plumes grises poudrées de rouge. Il dévisage l’homme de ses grands yeux carmins sur-lignés d’immenses cils, et ouvre sa gueule. L’homme se bouche les oreilles en grimaçant de douleur et rejette précipitamment le poisson.

Du sang coule le long de ses oreilles. Il relève la tête, inquiet. A l’horizon s’amoncellent de lourds nuages sombres.

Couplet 3 + Batterie 2.14'' - 2.44''

Une pluie intense s’abat sur la mer démontée. Le bateau surgit du brouillard, gravit une montagne d’eau, reste un instant suspendu à son sommet et bascule dans l’abîme. Les mâchoires serrées, le marin s’agrippe à la barre tout en fixant une lueur rouge dans la brume. Le mas se plie, l’homme coupe complètement la voilure, trop tard, le mas se brise et lui tombe dessus.

Son navire dérive, à la merci des vagues monstrueuses. La silhouette sinistre du phare de Tévennec se dessine, son feu rouge palpite comme un coeur en fin de vie et illumine le visage de l’homme d’une teinte sanglante. Il essaye d’éviter les rochers noirs qui entourent le phare, en vain, la chaloupe s’éventre.

Choeurs 2'44'' - 3'20''

Les bulles tourbillonnent autour de lui, la lueur rougeoyante s’éloigne tandis qu’il tombe au ralenti dans la pénombre. Il rouvre les yeux au fond d’un abîme basaltique. Autour, une vie étrange s’accroche aux rochers. Les gorgones pourpres, les éponges noires et les anémones perle dansent dans un ballet envoûtant. Une énorme murène s’échappe d’une brèche et serpente autour du marin. Elle le fixe de ses minuscules yeux jaunes plantés au dessus d’une gueule hideuse criblée de dents. Bien que gêné par ses vêtements devenus trop lourds, le marin s’extraie de la fosse.

Un poisson plumes aux yeux rouges est caché dans une fougère des mers, il observe.

Un gigantesque cimetière d’épaves trempe au milieu d’une forêt d’algues. Les araignées de mer, les lottes, les congres, les étrilles s’écartent pour laisser passer le marin. Il nage entre les carcasses éventrées, elle forment des cathédrales difformes aux ogives putrides.

L’homme arrive au pied d’un pic rocailleux le long duquel grimpe un gigantesque escalier. Son sommet se perd dans les eaux, on perçoit juste une lueur rouge chatoyante. L’homme s’avance, mais un essaim de plumes grises et rouges jailli des algues et tourbillonne face à lui pour former le corps du poisson plumes. Il semble immense. L’homme panique, il nage vers l’escalier. Le poisson plumes le rattrape forçant le marin à se réfugier dans une cavité sous la colline.

Choeurs 2 3'20'' - 3'50''

L’homme se dirige avec ses mains, ses doigts balayent les mousses phosphorescentes qui éclairent faiblement la caverne avant de tomber sur un visage. Le marin ne réalise pas tout de suite, ses pouces s’enfoncent dans les orbites creuses d’un cadavre.

Pris d’épouvante, il se plaque contre la roche tandis que ses yeux s’habituent à la pénombre et découvrent le corps décharné qui se tient debout lui. Le vieil homme marche en rond, condamné à pousser indéfiniment le rouage du mécanisme qui disparaît dans la roche. Ses longs cheveux gris flottent autour d’une tête trouée par une bouche dont les dents déchaussées serrent encore une pipe.

Le marin reconnaît cette pipe et les vêtements de marin. L’émotion le submerge, il se rapproche et découvre un cristal luminescent à la teinte violacée là où devrait se trouver le coeur de son père. Quand il l’effleure du bout des doigts, le cristal s’illumine d’un dernier éclat avant de s’éteindre définitivement. Le vieil homme disparaît alors, sa chair et ses os se désintègrent dans les flots en un nuage de plumes grisâtres qui remplit tout l’écran.

Voix fin 3'50'' - 5'04''

La tempête est passée, du haut de son trône aride le phare de Tévennec règne sur l’océan. Des mouettes s’agitent dans les airs, elles guettent le corps échoué sur les rochers. Le marin ouvre les yeux et contemple la lampe rouge, éteinte au dessus de lui.

Les mouettes se rapprochent en piaillant, l’une d’elle se pose sur son torse. L’homme ne réagit pas, trop faible pour bouger. L’oiseau lui picore l’oeil, bientôt rejoint pas ses congénères. Le soleil se déplace dans le ciel et disparaît sous l’horizon, au même rythme que les lambeaux de chair du marin.

Le ciel s’habille de son manteau crépusculaire, un oiseau surgit des vagues et chasse les mouettes à coups de bec. Les plumes grises poudrées de rouge de l’Océanite Tempête    s’animent comme éveillées par le vent. Elle se métamorphose en femme oiseau.

Elle se penche sur le corps, prend délicatement le coeur entre ses mains de plumes et s’élève jusqu’au sommet du phare. Elle ouvre la trappe métallique et échange le cristal rouge niché dans la lampe avec le coeur du marin. La femme oiseau rejoint la dépouille et lui place le cristal dans la cage thoracique.

Il la voit s’envoler de son oeil indemne. Il se relève, quelque chose a changé dans son attitude. L’homme se glisse entre les flots et disparaît sous la surface.

Fin 5'04'' - 5'21''

Le feu du phare s’allume de nouveau et balaie les vagues de son rayon embrasé.

Les personnages :

Héros :

Un homme d’une trentaine d’années au visage ciselé par les embruns. Il s’est laissé pousser les cheveux et la barbe pour les sentir claquer au vent. Cela lui donne l’impression d’être vivant. Bien qu’il aie hérité du regard d’acier de son père,    une certaine douceur de rêveur lui reste de son enfance.    Habitué des longues journées en solitaire, il est devenu aussi peu bavard que son père, préférant écouter le chant des vagues.

Enfant :

A 6 ans, il était beaucoup plus spontané et rieur. Malgré les remontrances de sa mère qui lui interdisait de s’approcher seul de la côte, il adorait galoper pied nu entre les pointes rocheuses pour lui ramener des étrilles ou des bulots. L’enfant avait déjà un fort caractère, et même s’il admirait son père plus que tout au monde et qu’il le voyait alors comme un colosse indestructible, il répétait à l’envie qu’il ne serait jamais pêcheur. Un boulot de con qu’il martelait quand son père tardait à revenir et que sa mère sombrait dans l’inquiétude.

Père :

L’homme à la carrure imposante n’a connu que l’océan et le travail. S’il parvient de temps en temps à dérider la roche qui lui sert de visage en affichant le plus discret des sourires, il sait au fond de lui que sa femme et son fils attendent plus de lui. Mais il n’y peut rien, l’Océan est son deuxième lit et peut-être au fond, la seule chose qui le rende vraiment heureux.

Quand le héros fait face de son père à la fin de son périple, ce dernier aura l’apparence d’un cadavre décharné rappelant les représentations de l’Ankou, la personnification de la mort dans les légendes Bretonnes.

Mère :

La maman de notre héros est une femme douce à la peau pâle et la santé fragile. Elle est issue d’une famille aisée de commerçants de Douarnenez. Un soir de kermesse, elle s’est amourachée un peu vite d’un bel homme au visage rassurant. Elle adore son époux qu’elle perçoit comme une forteresse indestructible. Il est son ancre, il éloigne par sa présence les pensées obscures.

La Femme oiseau :

Si je voulais raconter une histoire de sirène, je ne voulais pas la représenter de manière classique en femme poisson érotisée. Je voulais également qu’elle reste un esprit, sans être trop personnifiée. Je suis donc retourné aux sources du mythe en m’inspirant des légendes russes de la Sirine, Mi-oiseau, mi-femme, qui ensorcelait les gens de ses chants. Cela m’a donné l’idée de créer une entité maléfique dont le corps de plumes serait toujours en mouvement et lui permettrait de prendre différentes apparences. Elle peut notamment prendre la forme d’un Poisson Plumes, une Femme Oiseau ou une Océanite Tempête, un oiseau des mers perçu par les marins comme un mauvais présage et annonciateur de tempêtes. Selon la mythologie grecque, les Océanites étaient l’incarnation des Nymphes de la mer. D’autres croyances racontent qu’elles représentent les âmes des marins perdus en mer.

Image et animation

Je rêve d’un univers organique, foisonnant, et cinématographique. Pour le construire, nous utiliserons avec le studio Brunch une technique d’animation radicalement nouvelle que j’expérimente depuis deux ans et qui me permet de marier la magie sophistiquée de la 3D, à l’expressivité humaine de la stop motion.

Les décors et les personnages donneront ainsi l’impression d’être sculptés à la main dans de la résine. On pourra sentir les imperfections et elles vivront naturellement au grès de l’animation. En réduisant à son minimum le laborieux processus technique de la 3D classique, nous pourrons avec mes animateurs donner libre court à notre imagination.    Je mettrai à profit cette liberté artistique pour faire évoluer les visuels et l’animation en fonction de l’état psychologique du héros. Peu à peu, les textures des décors, les peaux des personnages ou des créatures s’animeront d’elles mêmes, comme si elles prenaient vie. Quand nous atteindrons le point culminant de l’histoire et de la musique, nous basculerons dans un monde quasiment abstrait fait de matières et de couleurs.

Je veux filmer cette histoire de la manière la plus cinématographique possible. Je prendrai un soin extrême à chercher la justesse des matières, des palettes de couleurs et des lumières pour que le spectateur se sente immergé dans un monde qui lui paraisse concret. Surtout en début d’histoire, nous avons besoin de croire en l’authenticité de cette Bretagne miniature afin de créer le plus grand contraste possible avec le voyage que vivra du marin. Je cadrerai en cinémascope 2.35 et composerai avec la profondeur de champ et nous simulerons le rendu d’optiques anamorphiques. Nous ajouterons également des effets discrets de brume d’arrière plan, des lens flares naturels ou un grain de pellicule 35mm.

Mise en scène :

La première minute est délicate et aérienne, elle m’évoque des souvenirs mélancoliques, des regrets d’un temps passé. J’imagine des plans contemplatifs de paysages et de moments heureux où le temps semble suspendu dans l’esprit de “Tree Of Life” ou “Les Moissons du ciel” de Terrence Malick. Ce passage racontera le retour du père, puis son absence.

Les premiers timpanis résonnent, faisant écho au thérémine larmoyant. La musique s’accélère, ainsi que le rythme de mes cuts et le dynamisme de ma caméra. Nous sommes dans l’instant présent. Le marin est un adulte et nous partageons son quotidien sur le navire.

Les arpèges s’égrènent désormais au creux des roulements de percussions, nous sommes en pleine tempête, la réalité se délite, les vagues sont trop grandes. Le marin ne veut pas mourir en mer, mais le phare qu’il cherche à accoster semble grandir sans jamais se rapprocher. Ce passage doit paraître physique et intense. Au moment ou le feu du phare habille la brume d’une teinte sanglante, la cage thoracique de la chaloupe éclate en morceaux.

La composition devient épique et sombre, survolée par la voix de Babet. Nous basculons sous la surface de l’inconscient de notre héros. Le monde sous marin grouille d’une vie étrange qui rappelle les créatures cauchemardesques du “Voyage de    Chihiro” d’Hayao Miyazaki. Les matières prennent vie, comme si l’eau était remplacée par de l’absinthe.

La musique s’éteint au son des vagues et de la voix de Mathias qui narre la fin de l’histoire. On doit ressentir à ce moment là un retour à la réalité crue et nue. Les plans redeviennent lents et la lumière du petit matin se fait naturelle. On doit douter de ce qui s’est passé juste avant. Le voyage sous marin n’était peut-être après tout que le délire d’un homme agonisant.

Mais quand la voix de Babet chante de nouveau le thème de la chanson, le fantastique s’invite de nouveau. L’oiseau remplace le coeur du phare par celui du marin, et celui-ci disparaît sous les flots pour prendre la place de son père.

Note technique :

Pour créer mes animations en “pâte à modeler numérique”, j’utilise dans un premier temps un casque de réalité virtuelle pour peindre l’univers et animer les personnages autour de moi. Ensuite, je mets en scène et en lumière cette matière brute dans Blender, un logiciel 3D open source que j’ai optimisé pour travailler en temps réel. Les avantages sont multiples : l’aspect technique est réduit au minimum pour se concentrer sur l’artistique. Cette méthode de travail est d’une telle souplesse que je peux désormais créer très rapidement des animations complexes, comme mon court métrage “Mad Mask - Fury Road” réalisé seul pendant le premier confinement, ou encore la séquence en stopmotion/3D pour le clip Pure 90 de Shaka Ponk & Cypress Hill.

Mais au delà de son intérêt pratique et financier, cette approche visuelle permet avant tout de fabriquer des mondes très organiques avec une liberté artistique folle. King of Sea sera l’occasion pour moi et pour Brunch de nous associer pour pousser cette nouvelle méthode de travail encore plus loin. Nous travaillerons avec des animateurs issus de l’animation 2D et de la stop motion que nous formerons à ma méthode de travail, et le studio m’apportera sa maîtrise de l’imagerie de synthèse pour pousser encore plus loin le réalisme de cet univers.

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